Un été charnière

Un été charnière

  • 15 juillet 2009

Pendant que les voix officielles distillent des propos apaisants, pour tenter de faire germer la confiance et les « jeunes pousses », les fondamentaux de l’économie ne cessent de se détériorer. Au point de laisser craindre que les pronostics les plus sombres puissent se réaliser, dès que se seront évanouis les feux de l’été.

Pas étonnant que même les opérateurs boursiers ne sachent plus à quel saint se vouer. L’information véhiculée par les grands médias nous fait penser à l’orchestre du Titanic, à l’évocation de la brioche par Marie-Antoinette, et plus généralement aux programmes de télévision lénifiants de l’Oceania, le pays imaginaire du 1984 d’Orwell. Surréaliste. Pourtant, il ne faut guère s’étonner si la disparition prématurée de Mickael Jackson accapare autant d’espace : les foules éplorées ont dépassé en nombre celles que susciterait le come back du Messie en personne. Sans vouloir minimiser le talent de l’artiste, (auquel le signataire avoue ne pas être sensible), ni minimiser la réussite économique de l’entreprise Jackson, qui bluffe les mécréants, il est permis de s’émouvoir de l’outrance généralisée qui a accompagné l’événement. Notre époque a développé le culte de l’hyperbole pour les faits insignifiants, et celui de l’euphémisme pour les phénomènes majeurs. Pendant que les processionnaires de la pop music exhibent leur douleur, la planète tout entière poursuit son chemin chaotique vers un avenir préoccupant – pour ne pas dire plus en cette période de trêve estivale.
Le discours officiel, dans les grands pays, s’emploie à répandre l’espoir de lendemains meilleurs, de signes tangibles du « ralentissement de la décroissance », de l’émergence de « jeunes pousses », de la santé recouvrée des banques et de la vertu de l’emprunt pour des Etats endettés jusqu’aux trous de nez. Sur ce sujet, afin de légitimer le recours à une souscription publique massive, le président Sarkozy a commis deux personnalités (Michel Rocard et Alain Juppé) à la tête d’une commission chargée de consulter « largement », afin d’identifier les chantiers susceptibles d’un « effort exceptionnel d’investissement ». On ne reviendra pas sur la question de la pertinence d’un tel emprunt, déjà abordée dans ces colonnes. Tout au plus doit-on observer ici que les commentateurs ayant traité du sujet, qu’ils se montrent ou non favorables à cette initiative, se focalisent sur un point : l’impact des intérêts de ce nouvel emprunt sur l’équilibre des comptes nationaux. Nulle trace dans ces multiples gloses de l’amortissement du capital, comme s’il s’agissait d’une thèse subalterne. Comme si l’Etat n’avait pas à se préoccuper de rembourser le nominal de sa dette, mais seulement d’en payer la location à ses créanciers. Tel est, de fait, le mode de « gestion » publique qui a longtemps prévalu, et qui paradoxalement se renforce aujourd’hui, amenant l’endettement des nations à un niveau pharaonique.

Réalités et propagande

finance

Parmi les déclarations officielles, il faut distinguer celle de Pascal Lamy, à la tête de l’OMC, qui tranche par sa noirceur sur les propos patelins des dirigeants politiques. Curieusement, le FMI a mis beaucoup d’eau dans le vinaigre de ses pronostics antérieurs, alors qu’il est plutôt bien placé pour mesurer la qualité des signatures souveraines – et celle du système financier dans son ensemble. Concernant les Etats, la dernière publication du Laboratoire Européen d’Anticipation Politique (LEAP) enfonce le clou de ses prévisions antérieures. A savoir que l’été promet d’être brûlant pour les grands malades : la Grande-Bretagne, l’Espagne et… les Etats-Unis pourraient être confrontés à l’impossibilité de trouver des financements sur le marché, et ainsi devoir affronter une situation de banqueroute. On pourra toujours prétendre que le LEAP ne fait pas dans la dentelle, mais il faut créditer ses anticipations d’une fiabilité remarquable jusqu’à ce jour, notamment pour avoir correctement évalué, dès 2006, l’imminence de la crise en cours. Inutile de préciser que de tels événements auraient pour effet de contrarier la propagande officielle euphorisante. Et ramener les marchés financiers à une appréciation plus cohérente des fondamentaux. A savoir que le chômage explose un peu partout, et que dans les pays cités plus haut, les travailleurs qui ont perdu leur emploi dès le premier orage de l’été dernier cesseront bientôt d’être indemnisés (plus de 10 millions de personnes aux Etats-Unis à la rentrée). L’anémie de la consommation et la modicité des investissements vont accélérer les défaillances d’entreprise – phénomène déjà perceptible chez nous, où les procédures collectives touchent désormais de grosses PME.

On veut bien admettre que dans les pays de la Zone euro, et notamment la France, le système perfectionné d’indemnisation du chômage devrait atténuer les souffrances. Tant que l’on pourra payer l’addition, bien entendu. Mais il est déraisonnable d’attendre que, dans un monde en déroute, l’excellence présumée de notre modèle social nous mettra à l’abri du collapsus en gestation. Avec les bouleversements à attendre sur le marché des devises, des titres et de l’immobilier. Avec le second acte dans le monde de la finance, qui menace de terrasser bon nombre d’établissements bancaires – dont la solvabilité n’est aujourd’hui que virtuelle. Avec de probables remous sociaux de grande intensité, que pourraient aviver la morgue des grands dirigeants, accrochés à des rémunérations princières et injustifiables, et la dépréciation constante de la crédibilité des élus, considérés comme une nouvelle aristocratie de prébendiers – sur des motifs souvent défendables. Bref, nous sommes peut-être entrés dans le dernier été de l’ancien monde. Après lequel rien ne sera plus comme avant.

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