26 janvier 2026
Longtemps réduite à l’image du low-cost et de la copie, la Chine a changé de dimension.
Le reportage de Génération Do It Yourself ne filme pas un pays, mais un système industriel qui exécute vite, innove massivement et aligne État, capital et production.
Pendant que l’Europe débat, la Chine construit. Et la question n’est plus théorique.
On parle encore de la Chine comme d’un bloc opaque : un pays qui copie, qui surveille, qui fabrique “pas cher” dans des usines indignes, et qui finit par inonder nos marchés de produits jetables.
On croit l’histoire connue.
On en reste souvent là.
Le reportage de Mathieu Stefani (Génération Do It Yourself), “Comment la Chine est devenue imbattable”, fait exactement l’inverse : il ne cherche pas à “défendre” la Chine, ni à l’idéaliser. (voir le lien vidéo ci-dessous)
Il montre.
Et ce qu’il montre est dérangeant, parce que ça ne colle plus à nos réflexes mentaux.
Ce film ne raconte pas un pays. Il raconte un système. Un système imparfait, parfois brutal, souvent opaque, mais qui avance, qui produit, qui exécute. Et qui, pendant que l’Europe discute, a pris l’habitude d’aller vite.
La fin du “Made in China” low-cost (et notre retard de perception)
Le choc du film, c’est d’abord celui-ci : la Chine n’est plus l’atelier bas de gamme qu’on caricature encore. Shenzhen, c’est Blade Runner en plein jour : drones livreurs, logistique intégrée, paiements instantanés, industrie au coin de la rue.
Le futur n’est pas en vitrine, il est dans le quotidien.
Ce n’est pas seulement une question de gadgets. Le reportage montre surtout un basculement : la Chine fabrique désormais du premium, et le rend accessible. Des voitures électriques impressionnantes à des prix que l’Europe regarde avec un mélange d’incrédulité et de malaise. Des usines automatisées qui tournent à des niveaux d’efficacité que nous décririons, chez nous, comme “irréalistes” ou “impossibles à certifier”.
Et c’est là que le film est impitoyable : ce n’est pas la Chine qui nous trompe. C’est notre grille de lecture qui n’est plus à jour.
Ce que le reportage documente très bien, c’est la différence de tempo.
En Europe, on planifie. On sécurise. On régule avant de construire.
En Chine, le réflexe, c’est : oui, et maintenant. Même si ce n’est pas parfait. Même si le produit est “à 70%”. On lance, on itère, on améliore. C’est du “go fast” version industrielle, à l’échelle d’un continent.
Le film le répète de scène en scène : tout est pensé pour réduire le délai entre une idée et un objet. La chaîne d’approvisionnement n’est pas un sujet : elle est déjà là, concentrée, disponible, rapide. Un composant ? Il est à quelques kilomètres. Un prototype ? On le sort en un temps qui, chez nous, ressemble à une fiction.
Copier, démonter, apprendre : la zone grise qui a fabriqué des champions
Le reportage n’élude pas ce que l’Occident reproche depuis longtemps : copie, reverse engineering, transferts de technologies.
Mais il apporte une clé qui, qu’on l’apprécie ou non, explique une partie du phénomène : la copie a été une méthode d’apprentissage massive, puis un tremplin.
Pendant que l’Europe se persuadait que l’usine était une commodité, la Chine a compris que fabriquer, c’est apprendre. Et apprendre, c’est progresser. Et progresser, c’est finir par innover.
Le film montre ce point de bascule : la Chine n’est plus “dans la copie”. Elle est, de plus en plus souvent, dans la création, robotique, batteries, mobilité électrique, hardware, IA.
Le cliché du “cheap” ne tient plus face à la réalité produit.
La démonstration la plus glaçante du reportage est peut-être celle-ci : en Chine, les forces sont alignées.
• Recherche : brevets affichés comme des trophées, talent local, montée en compétence rapide.
• Supply chain : écosystèmes compacts, disponibilité immédiate, itération ultra-courte.
• Capital : investissements colossaux, logique d’IPO, financement de l’innovation à grande échelle.
• Volonté politique : secteurs choisis, planification, continuité, exécution.
C’est exactement l’inverse de ce que l’Europe donne souvent à voir : des filières dispersées, des temporalités politiques courtes, des normes qui précèdent l’action, des injonctions contradictoires.
Dans le film, quelqu’un résume presque malgré lui la différence : en Europe, on cherche le modèle parfait ; en Chine, on construit le monde réel.
Le prix à payer : contrôle, fatigue sociale, fractures
Le reportage ne tombe pas dans l’angélisme. Il montre aussi l’ombre : la surveillance omniprésente, le contrôle, les tabous, une pression sociale forte, et des contrastes violents entre mégapoles futuristes et campagnes pauvres.
Ce que le film met en tension, c’est le contrat social : ici, beaucoup acceptent une part de contrainte au nom de la stabilité, de la sécurité, de l’efficacité. En Europe, nous mettons l’individu au centre, et nous avons raison de le défendre.
Mais le documentaire pose la question qui dérange : peut-on rester libres, exigeants socialement, et compétitifs industriellement… sans stratégie, sans vitesse, sans effort ?
C’est là que le reportage devient “édifiant” : il ne parle plus vraiment de la Chine. Il parle de nous.
Parce qu’au fond, la question n’est pas “peut-on faire du business en Chine ?”
La question, beaucoup plus embarrassante, c’est : sommes-nous encore capables de faire du business tout court, au sens industriel : produire, apprendre, itérer, exécuter, tenir dans la durée ?
Le documentaire suggère une réalité stratégique : si l’Europe ne se réveille pas, la “bataille industrielle” à venir, véhicules électriques, batteries, robotique, IA appliquée, hardware, ne se jouera pas à armes égales.
Et il laisse planer ce doute, terriblement efficace journalistiquement : est-ce qu’il n’est pas déjà trop tard pour certaines filières ?
Parce que ce film fait ce que peu de contenus font : il casse les réflexes sans demander de naïveté. Il ne dit pas “la Chine a raison”. Il dit : la Chine est prête.
• Prête à produire.
• Prête à investir.
• Prête à sacrifier.
• Prête à durer.
Et quand on referme ce reportage, il reste une sensation : ce n’est pas la Chine qui est “imbattable” par magie.
C’est nous qui sommes en train de devenir battables par confort.
François-Xavier CIAIS