13 février 2026
L’entreprise AgriTech grassoise est en plein développement avec récemment une troisième levée de fonds, d’un montant de 16 millions d’euros, et bientôt une première usine de production.
Justine Lipuma, docteure en microbiologie et co-fondatrice de Mycophyto en 2017 avec Christine Poncet, chercheuse à l’INRAE disparue il y a quelques mois, a rangé sa blouse de scientifique. Elle n’a plus le temps de fréquenter les laboratoires, trop occupée en tant que CEO (présidente) à faire grandir son entreprise, dont le dessein est d’aider à cultiver plus et mieux tout en prenant soin de ne pas appauvrir les sols.
« Nous mettons un certain temps à nous développer car nous sommes sur le temps du vivant », explique-t-elle. « Avec les plantes, il faut attendre plusieurs mois avant d’avoir des résultats. »
Car Mycophyto travaille avec et pour les plantes.
« On produit des biostimulants pour l’agriculture régénérative. La biostimulation, ce n’est pas le médicament de la plante mais une aide à sa croissance », explique la CEO. « Ces biostimulants fonctionnent avec des champignons mycorhiziens. Ce sont des champignons microscopiques que l’on trouve dans tous les sols. Il existe 350 espèces identifiées, qui vont faire la symbiose avec 85 % des plantes sur la planète, c’est-à-dire que les racines des champignons vont perfuser celles des plantes. » Or ces champignons mycorhiziens sont de moins en moins présents dans les terres cultivées, en raison de l’exploitation humaine.
« Mycophyto n’a pas la prétention de taper sur ce qui nous a fait manger jusqu’alors mais il y a une transformation à opérer. Il y a une nécessité de changer les pratiques et de prendre les alternatives qui existent, mais qui sont encore à développer, pour cultiver autrement. Le but est encore de nourrir la planète et donc d’avoir le volume nécessaire. » Les bienfaits de ces biostimulants sont nombreux : besoins en arrosage réduits de 20 % grâce à une meilleure rétention d’eau à la racine ; apports en engrais chimiques réduits de 30 % en raison d’une extension racinaire qui permet à la plante d’aller chercher plus loin dans la terre ce dont elle a besoin ; rendements supérieurs jusqu’à 25 % (comme pour la rose) ; terres enrichies et, enfin, séquestration du carbone dans le sol. Justine Lipuma prévient toutefois que « cela vient en complément des engrais car la solution miracle n’existe pas. On ne peut pas mettre que du Mycophyto pour une grande exploitation même si cela améliore la résilience de la plante ».
La technologie de Mycophyto repose sur la création de combinaisons de champignons qui s’adaptent à un ensemble sol/plante/climat. La jeune entreprise innovante, dont le siège social et les laboratoires de R&D sont à Grasse (elle compte également des serres de production à Sophia Antipolis et une plateforme logistique à Mougins), s’appuie sur trois piliers d’innovation. Il y a d’abord l’intelligence artificielle, qui permet de créer des modèles afin d’obtenir les meilleures combinaisons possibles. Elle dispose ensuite d’une bio banque (collection) d’une soixantaine de champignons mycorhiziens. Enfin, elle peut compter sur un système de production breveté. Sa nouvelle levée de fonds, la troisième après celles de 2019 (1,4 million d’euros) et 2022 (4,15 millions), toutes menées par Justine Lipuma, va permettre un passage à l’échelle industrielle avec notamment la construction d’une première usine, à Châteauneuf-de-Grasse.
Il s’agit d’un choix fort de rester dans les Alpes-Maritimes pour Justine Lipuma, originaire justement de Châteauneuf-de-Grasse, alors que d’autres territoires ont tenté d’attirer ce fleuron de l’innovation dans l’agriculture. « Un jour, les usines Mycophyto vont se dupliquer mais il était important que la première soit ici. »
Très soutenue par les acteurs territoriaux locaux et par l’État (car il y a un fort enjeu de souveraineté alimentaire), l’entreprise a fait le choix de se concentrer sur la filière maraîchage (la tomate en tête), la filière viticole (avec notamment le projet Mycovigne, aux côtés du Crédit Agricole Provence Côte d’Azur, du Centre du rosé et du Château Sainte-Roseline), la filière PPAM (plantes à parfum, aromatiques et médicinales) et les espaces verts, gazons et terrains sportifs. « Notre but est d’avoir des réseaux de distribution et des prescripteurs. Nous devons également optimiser nos prix. Et pour cela il faut notamment que l’on produise plus », relève la présidente. À côté de ces quatre filières ciblées en France, l’entreprise vise un essor à l’international : Maroc, Espagne, Belgique, Pays-Bas et Luxembourg. Les équipes, qui discutent également de la Côte d’Ivoire et de l’Arabie Saoudite, s’intéressent potentiellement à tous les territoires connaissant de fortes problématiques de sécheresse. Des zones qui ne cesseront de croître à cause du changement climatique.
Sébastien Guiné