MIPIM 2026 - Philippe Aghion : « Si nous continuons à décliner, nous deviendrons insignifiants » 


Economie


13 mars 2026

Philippe Aghion, prix Nobel d’économie, a appelé l’Europe au sursaut pour contrer son déclin

Invité le 10 mars à ouvrir le MIPIM de Cannes, salon international de l’immobilier, le prix Nobel d’économie a appelé l’Europe au sursaut pour contrer son déclin, en encourageant l’innovation.

Interrogé par Barry Gosin, président de la société américaine Newmark, l’économiste français a répondu en anglais et avec beaucoup de spontanéité. Il n’a pas été question d’immobilier mais d’économie au sens large et, énormément, d’intelligence artificielle, qui affecte tous les secteurs d’activité.


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Philippe Aghion a d’abord été interrogé sur l’innovation et il a pointé du doigt une contradiction : «  Le monde est fait de nouvelles générations d’innovateurs. (Ces derniers) développent des idées qui font grandir des entreprises. Mais une fois que leurs entreprises ont grandi, ils ne veulent pas que de nouveaux venus viennent les remettre en question, ils ne veulent pas être eux-mêmes soumis à la destruction créatrice et ils feront tout pour empêcher les nouvelles générations d’innovateurs  ».
La discussion de cette conférence d’ouverture a ensuite principalement tourné autour de l’IA. «  L’IA est une révolution technologique et je pense qu’une révolution technologique, c’est comme un nouveau cheval », a exposé le prix Nobel d’économie 2025. « Le cheval peut vous conduire à la mort ou vous emmener où vous voulez, à condition que vous sachiez comment le diriger. Ce que nous devons faire c’est mettre en place les institutions appropriées pour exploiter le pouvoir de l’IA. Elle a un potentiel de croissance fantastique, elle automatise des tâches et facilite également la recherche d’idées. Vous allez beaucoup plus vite avec l’IA et c’est beaucoup plus facile. Mais le danger c’est le manque de concurrence car vous pouvez avoir quelques entreprises qui monopolisent tout et qui découragent tout nouvel entrant. Vous devez donc adapter la politique de concurrence pour faire de l’IA un moteur de croissance ». Il a admis que l’IA allait « détruire des emplois  » mais qu’elle en créerait « de nouveaux  ». «  Les entreprises deviennent plus productives, plus compétitives. Il y aura de nouvelles idées ou de nouvelles activités. »

Concurrence, éducation et flexicurité

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Afin de tirer le meilleur parti possible de l’IA, l’économiste met en avant trois politiques : sur la concurrence, sur l’éducation et sur la flexicurité. «  Vous avez besoin d’un marché du travail qui permette la transition des anciens emplois vers les nouveaux. Je suis un grand admirateur du système danois de flexicurité (ou flexisécurité : conciliation d’objectifs de flexibilité, recherchés plutôt par les employeurs, et d’objectifs de sécurité, attendus plutôt par les salariés, selon l’INSEE, NDLR). Au Danemark, lorsque vous perdez votre emploi, pendant deux ans vous percevez 90 % de votre salaire et l’État vous forme et vous aide à trouver un nouvel emploi. Je pense que nous devrions nous inspirer de ce type de système. » Il estime d’ailleurs que les modèles sociaux européens représentent un avantage, notamment face aux Etats-Unis, qui sont par contre «  plus innovants et mieux équipés, avec de meilleures institutions pour le financement de la recherche à long terme et avec des investisseurs institutionnels qui encouragent la prise de risque  ». Ce qui préoccupe le plus Philippe Aghion c’est que «  l’Europe est en train de décliner par rapport aux Etats-Unis et par rapport à la Chine. Elle doit inverser la tendance et rattraper les Etats-Unis et la Chine en matière d’innovation de rupture ». Il relève pour cela l’importance des apprentissages, pour, à côté de l’IA, «  développer des compétences cognitives, le raisonnement analytique, la pensée critique et la pensée conceptuelle. À l’école vous devriez également apprendre le travail d’équipe, la collaboration, le leadership. Et vous avez plus que jamais besoin d’apprendre à apprendre et d’apprendre à s’adapter. Nous avons beaucoup de ce que nous appelons des Einstein perdus ou des Marie Curie perdues dans notre système éducatif. Nous devons améliorer notre système éducatif ».
Pour le prix Nobel, «  le problème des Européens, c’est qu’ils agissent généralement lorsqu’ils sont confrontés à une situation d’urgence. Le Covid était une urgence, l’Ukraine est perçue plus ou moins comme une urgence mais ils ne perçoivent pas encore le déclin comme une urgence  ». Il croit néanmoins en une «  coalition des bonnes volontés. Il ne faut pas attendre que Bruxelles crée un marché unique pour la haute technologie.  »

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Sébastien Guiné