28 mars 2026
Nous avons pu rencontrer cet immense artiste au château-musée à l’occasion d’une visite CPM06
Franta n’a eu de cesse de montrer avec force, virtuosité et une tendresse immense la condition humaine de ses semblables. À 96 ans, installé de longue date à Vence, il a traversé une grande partie de l’histoire du 20e siècle dans ce qu’elle a eu de plus terrible, entre guerres et dictatures. Un chemin sinueux, qui l’a amené à quitter la Tchécoslovaquie, objet de trop d’attentions du grand frère russe, pour s’installer dans cette « douce France » chantée par Charles Trenet.
Nous avons pu rencontrer cet immense artiste au château-musée à l’occasion d’une visite organisée pour le Club de la Presse Méditerranée grâce à la journaliste Štepánka Strouhalová, installée sur la Côte d’Azur d’où elle collabore à de multiples revues internationales. Un moment de grâce partagé avec cet homme à l’esprit vif, témoin d’un siècle qu’il regarde avec clairvoyance et sans complaisance.
Franta est un rescapé de Dachau, expérience indicible, terrible, qui contribua à forger son caractère dont l’indépendance est le trait principal. Revenu dans son pays de naissance, il a ensuite fui la dictature communiste, contestée dans les rues de Prague mais consolidée par les chars de Moscou. Pas étonnant qu’il soit resté à jamais marqué par les thèmes de l’exode, de l’exil, des réfugiés qui n’ont plus de patrie et dont la présence est souvent rejetée, voire invisibilisée.
Ces (mé)aventures humaines, ces témoignages de la guerre et de ses horreurs ne sont pas aussi frontales dans l’œuvre de Franta que dans celles de Nicolas Poussin ou de Francisco Goya. Elles traversent les corps sans souci des détails scabreux. La violence, la représentation de la solitude et de la solidarité ne sont pas transcrites d’une manière documentaire, mais pleinement humanistes, éminemment touchantes. Les exégètes trouvent des points communs avec ses contemporains Paul Rebeyrolle et Vladimir Velickovic, hantés par les mêmes visions. Franta déclare s’inspirer aussi des peintres muralistes mexicains Siqueiros et Orozco, et surtout de Francis Bacon à qui il doit la déformation expressive.
L’histoire se répétant, la condition humaine reste le « tourment majeur » de Franta selon l’expression de Thomas M. Messer, directeur du musée Guggenheim de New York. Il s’agit donc pour lui « de regarder l’homme tel qu’il est, même s’il n’est pas très beau », dans une forme inscrite dans le courant expressionniste de l’art. Coups de brosse rageurs, rapides comme des coups d’épée, couleurs sourdes, mêlées de terre et d’ombres, non, définitivement cet artiste révolté refuse les séductions faciles. Toujours révolté, il ne pouvait bien sûr pas plaire dans un pays soumis à un art officiel destiné à vanter les mérites supposés du système. Aujourd’hui encore, son œuvre est sans complaisance, en affrontant une réalité que l’on souhaiterait plus heureuse.
Le château-musée de Vence présente en ce moment une grande exposition des œuvres de Franta, quelques sculptures comme « L’homme debout », des dessins et gravures, mais surtout de grandes toiles d’une force inouïe qui font s’interroger autant qu’elles surprennent et parfois même dérangent. Cet ensemble suscite les admirations renouvelées d’un public qui a pourtant eu en de maintes occasions la possibilité d’observer l’évolution de son travail. Il a obtenu une reconnaissance internationale à partir des années 1960 lorsque les plus utopiques voulaient sauver notre humanité des dérives d’une société dominée par l’autocratisme, la technologie et l’individualisme.
Franta a fait don à la ville de Vence d’un nombre important d’œuvres qu’il n’hésite pas, pour certaines, à « retoucher » encore des années après les avoir peintes. Il continue à se dresser contre les pouvoirs et les oppressions. À presque un siècle, ne comptez pas sur lui pour mettre de l’eau dans son vin…
Marie Lesimple