29 mai 2026
Le volume provenant de la bibliothèque de François Rabelais a été adjugé 85 000 €.
Un petit volume grec imprimé en 1530. Une reliure brunie par cinq siècles d’histoire. Et, sur la page de garde, une signature qui suffit à faire basculer un ouvrage dans une autre dimension : « Francisci Rabelesi medici ». Jeudi à Nice, la maison de ventes Millon Riviera a vu s’envoler à 85 000 euros un livre identifié comme ayant appartenu à François Rabelais, après une vive bataille d’enchères entre collectionneurs.
L’estimation, prudente, oscillait entre 15 000 et 20 000 euros. Mais la découverte avait tout d’un événement bibliophilique majeur. Car les ouvrages provenant de la bibliothèque personnelle de l’auteur de Gargantua sont presque introuvables. Avant cette vente, seuls trente volumes étaient recensés dans les collections publiques et privées à travers le monde. Le livre adjugé jeudi devient ainsi le 31e exemplaire connu issu de la bibliothèque du grand humaniste français.
L’ouvrage réunit les commentaires de Didyme sur l’Odyssée ainsi qu’un traité grec de Théodore Gaza, deux textes emblématiques de la redécouverte des auteurs antiques à la Renaissance. Conservé dans sa reliure du XVIe siècle, l’exemplaire présente surtout de nombreuses annotations manuscrites et corrections marginales qui intriguent déjà les spécialistes. Certaines notes pourraient avoir été tracées de la main même de Rabelais, médecin, érudit et fervent défenseur des études grecques dans une France encore marquée par la domination du latin scolastique.
Au-delà de la rareté du livre, c’est précisément cette dimension intellectuelle qui a nourri l’intérêt des acheteurs. Car ces annotations donnent à voir un Rabelais lecteur au travail : un homme annotant, corrigeant, confrontant les textes, au cœur de l’effervescence humaniste du XVIe siècle.
Les historiens estiment que la bibliothèque de Rabelais comptait entre 200 et 250 ouvrages. Presque tous ont disparu au fil des siècles, dispersés dans des successions, des ventes ou des fonds ecclésiastiques. Le parcours du volume adjugé jeudi reste d’ailleurs lacunaire. Après avoir appartenu au chirurgien orléanais Guillaume Baucynet au début du XVIIe siècle, il disparaît des catalogues et des inventaires connus avant de refaire surface récemment dans une succession issue d’une ancienne collection de libraire parisien. Dans le monde feutré de la bibliophilie, ce type de réapparition nourrit toujours une forme de fascination. D’autant que les livres portant une provenance aussi prestigieuse dépassent désormais le simple statut d’objet de collection : ils deviennent des témoins directs de l’histoire intellectuelle européenne.
Cette adjudication spectaculaire confirme également la vigueur du marché des livres anciens à forte provenance historique. Longtemps considéré comme discret face à l’art contemporain ou au design, le secteur de la bibliophilie attire aujourd’hui une nouvelle génération de collectionneurs sensibles à la notion de pièce unique et à la matérialité des œuvres. À Nice, plusieurs enchérisseurs internationaux se sont affrontés au téléphone et en ligne pour tenter d’acquérir le volume. Une compétition révélatrice de l’intérêt croissant pour les grands témoins de l’humanisme européen.
Avec cette vente, Millon Riviera signe l’une des adjudications bibliophiliques les plus remarquées du printemps et rappelle qu’au-delà des records spectaculaires de l’art contemporain, le marché peut encore s’enflammer pour quelques centaines de pages imprimées il y a près de cinq siècles.
Valérie Noriega