30 août 2026
Loin des clichés poussiéreux, la tapisserie d’Aubusson se réinvente en permanence.
Loin des clichés poussiéreux, la tapisserie d’Aubusson se réinvente en permanence. Elle met son incomparable savoir-faire, inscrit au patrimoine immatériel mondial de l’Unesco, au service des artistes contemporains pour produire des tentures surprenantes pour nos yeux d’aujourd’hui habitués aux scènes mythologiques qui étaient à la mode au siècle de Louis XIV et qui décoraient les salles de Versailles.
Depuis 2020, des tapisseries de taille monumentale sont consacrées à l’univers onirique du cinéaste japonais Miyazaki. Elles sont présentées actuellement dans cette petite ville de la Creuse, soudain devenue célèbre au pays du soleil levant...
Les liens culturels entre la France et le Japon, ainsi qu’une certaine fascination réciproque entre les deux pays, expliquent ce projet alliant le métier traditionnel de la tapisserie au 7e art, deux mondes qui a priori s’ignorent à des milliers de kilomètres de distance.
Le prestigieux studio Ghibli de Tokyo et les petites mains de la cité creusoise ont donc décidé de collaborer pour présenter le meilleur de leurs deux univers.
Il fallut d’abord choisir et extraire dans les films de Miyazaki les images destinées à quitter la toile des salles obscures pour devenir des tapisseries murales de très grandes dimensions et porteuses de la même poésie. Ou autrement dit passer du mouvement du cartoon à un instant figé. Ont ainsi été retenues des images de
« Princesse Mononoké », du « Voyage de Chihiro », du « Château ambulant », et de « Mon Voisin Totoro » qui ont demandé chacune plus d’une année de travail aux lissiers. La première « tombée de métier » est intervenue en 2022, suivie par quatre autres jusqu’à la dernière survenue en juillet. Va bientôt naître « Nausicaä de la Vallée du Vent », d’après un film de 1984, qui sera tissée en 2027 pour une livraison dont la date reste encore à déterminer. Un « comité de tissage » composé d’un cartonnier et d’un lissier ont validé la faisabilité d’œuvres aussi ambitieuses. Il fallait réfléchir aux formats définitifs, à l’interprétation technique de chaque maquette, essayer les fils, tester leurs rendus de couleurs, se livrer à des échantillonnages pour être aussi près que possible des dessins de Miyazaki…
Un travail de Bénédictin, méticuleux, qui a demandé des milliers d’heures de patience pour un résultat qui a bluffé nos amis japonais.
Aubusson doit beaucoup à Jean Lurçat, à la fois peintre, céramiste, peintre-cartonnier pour les tapisseries. Il contribua à donner un nouveau souffle à cet art au siècle passé (il est décédé en 1966 à Saint-Paul-de-Vence) après avoir exposé dans le monde entier, aux USA, en URSS et au… Japon notamment, ce qui n’était pas si fréquent à l’époque. L’œuvre de ce grand voyageur est foisonnante, mais sa pièce maîtresse reste son « Le Chant du Monde », un ensemble de dix panneaux de tapisseries (80 mètres de long sur 4,40 m de haut !) illustrant l’Apocalypse qui a exceptionnellement quitté Angers cet été pour être présenté en bon voisinage dans les salles consacrées à Hayao Miyazaki.
Encore trois pas, et l’on découvrira une autre tapisserie, contemporaine celle-ci, réalisée pour les 150 ans de la disparition de George Sand qui aimait tant fréquenter la Creuse du côté de Gargilesse-Dampierre et d’Aubusson. L’œuvre est un ruban long de 23 mètres de long sur 2,15 mètres de haut étonnamment présentée en demi-cercle mais pouvant aussi être accrochée en ligne droite, en courbe, etc. Elle a demandé deux ans et demi d’application aux lissières qui ont collaboré avec l’artiste Françoise Pétrovitch, auteure de cet hommage. L’écrivaine y est représentée en costume du XXIe siècle : elle aurait sûrement apprécié ce clin d’œil rock n’roll !
Jean-Michel Chevalier