Tempêtes Alex et Aline :

Tempêtes Alex et Aline : la Chambre régionale des comptes pointe les failles de la reconstruction dans les vallées niçoises

Six ans après la tempête Alex, la reconstruction des vallées de la Tinée et de la Vésubie n’est pas encore achevée. La chambre régionale des comptes Provence-Alpes-Côte d’Azur a contrôlé les comptes et la gestion de la métropole Nice Côte d’Azur (MNCA), pour les exercices 2020 et suivants, dans le cadre d’une formation commune avec la Cour des comptes relative à la prise en charge par la sphère publique (État et collectivités territoriales) des conséquences des tempêtes Alex et Aline dans les Alpes Maritimes. Dans son rapport, la Chambre régionale des comptes relève des retards persistants, des litiges et des défaillances dans le suivi de certains marchés publics. Elle souligne aussi l’ampleur des financements publics mobilisés et les efforts engagés pour adapter les infrastructures à l’intensification des risques climatiques.

La reconstruction des vallées sinistrées par les tempêtes Alex et Aline s’inscrit dans la durée. C’est l’un des principaux enseignements du rapport d’observations définitives consacré par la Chambre régionale des comptes (CRC) Provence-Alpes-Côte d’Azur à la Métropole Nice Côte d’Azur (MNCA), au titre des exercices 2020 et suivants.
Le contrôle, réalisé dans le cadre d’une enquête commune avec la Cour des comptes sur la prise en charge des conséquences des deux événements climatiques dans les Alpes-Maritimes, porte notamment sur le financement, le pilotage et l’exécution des opérations de reconstruction. La CRC a arrêté ses observations définitives le 24 février 2026.

126 opérations, 16 encore à engager

Le bilan dressé par les magistrats financiers fait apparaître un chantier considérable. La tempête Alex, en octobre 2020, avait dévasté une partie des vallées de la Vésubie et de la Tinée. Plus de 270 bâtiments et maisons ont été emportés ou rendus inhabitables dans les Alpes-Maritimes. Sur le seul territoire métropolitain, quelque 50 kilomètres de routes avaient été totalement détruits, tandis que des ponts, des digues et de nombreux réseaux d’eau, d’assainissement et d’électricité avaient été endommagés.
Trois ans plus tard, la tempête Aline est venue endommager à son tour plusieurs infrastructures, notamment dans la Vésubie, alors même que certains ouvrages reconstruits après Alex étaient encore provisoires ou en cours de réalisation. La CRC relève notamment que 70 % des ouvrages reconstruits au niveau du poste électrique de Roquebillière avaient été détruits par Aline.
Sur les 126 opérations de reconstruction programmées depuis 2020, 16 n’avaient toujours pas démarré au point d’étape présenté par le préfet en octobre 2025 : 14 dans la Vésubie et deux dans la Tinée. Les travaux considérés comme relevant de l’urgence absolue, de la sécurisation et du désenclavement après Aline étaient, eux, achevés depuis décembre 2023, même si des travaux d’assainissement restaient à finaliser dans la Tinée.
Ces retards ont plusieurs causes. Certains chantiers ont nécessité de nouvelles études techniques, conduisant à revoir la conception des ouvrages et, dans plusieurs cas, à résilier les marchés avant de relancer une procédure d’appel d’offres. La priorisation des voies principales et des ouvrages jugés essentiels a également repoussé certaines interventions secondaires. La chambre relève que ces choix ont parfois laissé certains dommages s’aggraver, avec des surcoûts à la charge de la Métropole.

Des factures litigieuses au cœur des difficultés

Mais le principal point de tension concerne les conditions d’exécution de certains chantiers. En janvier 2023, la nouvelle direction technique de la Tinée a signalé à sa hiérarchie des pratiques jugées irrégulières. La Métropole a alors saisi son inspection générale puis, le 28 février 2023, le procureur de la République de Nice au titre de l’article 40 du code de procédure pénale.
Les contrôles engagés par les services de l’État ont conduit à écarter 7,67 millions d’euros de factures des dépenses susceptibles d’être subventionnées. Ces factures représentaient une partie des 229,7 millions d’euros de dépenses présentées au titre de trois dispositifs : le Fonds de reconstruction exceptionnel, la dotation de solidarité aux collectivités victimes de catastrophes naturelles et le Fonds de solidarité de l’Union européenne.
La situation a eu des conséquences financières et opérationnelles. Pour le Fonds de solidarité européen, dont 11,8 millions d’euros avaient été programmés au bénéfice de la Métropole, seule une avance de 30 %, soit 3,55 millions d’euros, avait été versée fin 2023 lorsque les versements ont été suspendus dans l’attente de vérifications supplémentaires. Le préfet avait alors estimé ne pas disposer d’éléments suffisants pour certifier la régularité des dépenses concernées.

Une information judiciaire est depuis en cours auprès de la juridiction interrégionale spécialisée de Marseille. Plusieurs expertises sont également menées sous l’égide du tribunal administratif de Nice. La Chambre régionale des comptes précise avoir conduit son contrôle dans le respect de ces procédures, qui sont toujours en cours.

Des procédures d’urgence parfois inadaptées

La chambre pointe également le choix de la Métropole de prolonger l’utilisation d’accords-cadres à bons de commande conclus avant les tempêtes. Ce recours pouvait se justifier dans les premières semaines, alors que les besoins précis n’étaient pas encore connus et que l’urgence imposait d’intervenir rapidement. Mais, selon les magistrats, ces contrats étaient ensuite mal adaptés à des opérations de reconstruction de grande ampleur. Leur objet initial et leurs bordereaux de prix, établis en 2019, ne correspondaient plus à la nature des travaux engagés.
La CRC relève par ailleurs que la Métropole n’a pas utilisé la procédure d’urgence impérieuse prévue par le droit de la commande publique, qui permet dans certaines circonstances de conclure un marché négocié sans publicité ni mise en concurrence préalables. Elle a en revanche eu recours aux dispositifs d’urgence prévus par la réglementation environnementale pour permettre le rétablissement du libre écoulement des eaux.
Cette articulation entre urgence et reconstruction durable a parfois produit des situations paradoxales : des ouvrages provisoires ont dû être réalisés rapidement, avant d’être repris dans le cadre de travaux pérennes. La CRC estime que cette procédure est « parfois difficilement conciliable  » avec l’objectif d’une reconstruction à la fois rapide et résiliente.

150 millions d’euros de subventions attribuées

L’autre enseignement du rapport concerne l’ampleur des financements mobilisés.
Entre 2020 et 2024, les arrêtés de subvention pris au bénéfice de la Métropole au titre de la tempête Alex représentent 150,2 millions d’euros, dont 98 millions effectivement perçus à la fin de 2024, soit 65,2 % des montants attribués.
L’État constitue le principal financeur, avec près de 99,3 millions d’euros d’aides attribuées, dont 64,9 millions versés. La Région Provence-Alpes-Côte d’Azur a prévu 20,4 millions d’euros, dont 16,8 millions perçus, tandis que le Département des Alpes-Maritimes a attribué 9,3 millions d’euros, pour 5,3 millions versés. L’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse a, de son côté, accordé 5,35 millions d’euros, dont 3,36 millions avaient été perçus.
Pour gérer ces flux et piloter les opérations, la Métropole a créé au 1er janvier 2021 une régie dédiée à la tempête Alex, transformée en 2023 en régie « Tempêtes Alex-Aline ». Cette structure dispose d’un budget annexe et intervient notamment sur les voiries, les ouvrages d’art, les réseaux et les infrastructures, ainsi que sur le soutien aux communes et aux acteurs économiques.
La reconstruction a également pesé sur les finances métropolitaines. Entre 2021 et 2024, la régie a engagé près de 178,7 millions d’euros de dépenses d’équipement. Pour les financer, la Métropole a notamment contracté 70,1 millions d’euros d’emprunts. Au 31 décembre 2024, le reste à charge supporté par la Métropole sur son budget annexe « Régie Tempêtes » atteignait 65 millions d’euros.

Une reconstruction pensée pour le risque climatique

Le rapport ne se limite toutefois pas aux dysfonctionnements de la reconstruction. Il souligne aussi la mise en place progressive d’une stratégie visant à reconstruire différemment un territoire particulièrement exposé aux risques naturels.
La Métropole et les services de l’État ont notamment travaillé sur le dimensionnement d’ouvrages capables de résister à une crue centennale. Des retours d’expérience hydrologiques, torrentiels et morphologiques ont été conduits après Alex. Mais Aline a également conduit à revoir certaines hypothèses : dans plusieurs secteurs, les évolutions du lit des cours d’eau observées en 2023 ont été différentes de celles anticipées après 2020.
La chambre relève par ailleurs le rôle de la Mission interministérielle pour la reconstruction des vallées, qui a mis en place une procédure de sélection et d’accompagnement des projets intégrant la résilience face aux risques naturels. Le territoire s’est également doté de différents outils de suivi climatique et hydrologique et a engagé des évolutions de son document d’urbanisme afin de mieux prendre en compte les conséquences des tempêtes.

Le pilotage métropolitain « depuis rectifié »

Au terme de son analyse, la Chambre régionale des comptes porte donc un jugement nuancé. Elle constate des irrégularités et un défaut de pilotage et de suivi des opérations dans la phase de reconstruction post-Alex, qui ont contribué à l’arrêt de plusieurs chantiers et au gel d’une partie des subventions. Mais elle précise également que «  le défaut de pilotage et de suivi des opérations de reconstruction a depuis été rectifié  » par la Métropole.
Le rapport replace enfin ces difficultés dans un contexte appelé à se répéter. Le territoire métropolitain est particulièrement exposé aux mouvements de terrain et aux phénomènes torrentiels, tandis que les projections climatiques font état d’une intensification des épisodes de pluie méditerranéens. Depuis les années 1970, la température moyenne a augmenté de 1,6 °C dans la région, et les études citées par la chambre font état d’une hausse de l’intensité des épisodes de fortes précipitations en Méditerranée française. Pour la Métropole Nice Côte d’Azur, l’enjeu dépasse donc désormais la seule remise en état des infrastructures détruites en 2020 et 2023 : il s’agit de financer, concevoir et entretenir des ouvrages capables de résister à des événements climatiques dont la fréquence et l’intensité sont susceptibles d’augmenter.

Visuel de Une : 6 ans après le passage de la tempête Alex, Roquebillière voit la fin des travaux de reconstruction s’achever ©ME