Campagne océanographique

Campagne océanographique Géoazur/SEALEX : retour d’expédition avec Gueorgui Ratzov


Dimanche 1er novembre Gueorgui Ratzov et son équipe partaient en mer à bord du Pourquoi Pas ?. Après 10 jours à explorer les fonds marins à la recherche de traces du passage de la Tempête Alex, chercheurs, étudiants et membres d’équipage ont remis pieds sur la terre ferme. Heureux du travail accompli et des données recueillies, le chercheur à l’Université Côte d’Azur Gueorgui Ratzov raconte aux Petites Affiches l’histoire de la campagne SEALEX.

Comment s’est décidée la campagne ?

Gueorgui Ratzov : La création de la campagne tient en partie à un concours de circonstances. Effectivement, il y a eu la crise de la tempête Alex, et l’une de nos missions a été annulée. On devait partir pour l’Egypte le 26 octobre à bord du Pourquoi Pas ?, pour un mois, dans un cadre qui n’a rien à voir avec la tempête. Annulée au dernier moment pour diverses raisons administratives, on s’est retrouvé disponible et le navire aussi. C’était une opportunité qu’il fallait saisir. On s’est donc lancé là-dedans, on a tout bouclé en deux semaines. Une rapidité qui tient du record je dois dire. En temps normal, monter une expédition scientifique prend beaucoup plus de temps. Rien que le montage du dossier prend trois semaines, puis il y a une phase d’évaluation et de programmation des navires. Et ce concours de circonstances a permis de monter ce projet très rapidement.

Vous avez passé 9 jours en mer. Pouvez-vous raconter une journée-type à bord du Pourquoi Pas ?

Gueorgui Ratzov : Effectivement cette campagne a duré 9 jours en tout, avec deux jours de transit et sept jours sur sites. On commençait par acquérir des données bathymétriques - morphologie sous-marine- pendant la nuit. En même temps que ces données bathymétriques on récupérait des profils de sondeurs de sédiments, une espèce de coupe du sol qui fournit une image qui permet d’imager les premières dizaines de mètres des fonds marins. Et donc en fonction de ces résultats, on choisissait les sites de carottages pour la journée et on filait sur site. Ce qu’il faut savoir c’est qu’un carottage, en fonction de la profondeur, peut durer jusqu’à près de trois heures. Sachant que sur une journée on faisait entre 4 et 6 carottages. Chaque fois qu’une carottière arrivait à bord, l’excitation était palpable et les premiers travaux de manipulation se faisaient à bord.

Gueorgui Ratzov DR

Quid des contraintes sanitaires à bord ?

Gueorgui Ratzov : Il y a un protocole sanitaire qui a été mis en place par l’IFREMER et GENAVIR. On a dû fournir un test PCR négatif datant de moins d’une semaine. Nous nous sommes tous engagés à limiter au maximum nos échanges sociaux avant d’embarquer. Et puis, à bord, en intérieur on était obligé de porter le masque. Sur le pont, comme on était en extérieur et distancé, on portait une visière de protection. Pour les repas, normalement il y a deux services. Mais pour respecter au mieux les règles de distanciation, un troisième service a été mis en place pour que l’on puisse manger à tour de rôle et être le moins possible dans la salle des repas.

Les principales difficultés rencontrées durant cette campagne ?

Gueorgui Ratzov : Déjà, on a eu des petits soucis techniques mais qui ont été réglés à bord grâce au personnel embarquant. Mais la principale difficulté a été de bien choisir les sites de carottage de manière à ce qu’on soit sûr de retrouver des traces de l’événement et de manière à pouvoir remonter du matériel. Quand on a ces phénomènes qui surviennent, lorsqu’on a d’énormes crues avec des coulées de boue et autres glissements de terrain, tout cela fini en mer et forme des avalanches sous-marines. C’est comme des avalanches de neige sauf qu’elles sont composées de sédiments. Ce ne sont pas uniquement des sédiments fins mais cela peut aussi être des blocs de plusieurs dizaines de centimètres (voire plusieurs mètres dans certains cas). Ces avalanches transitent vers ce qu’on appelle des canyons sous-marins. Si on est trop proche de l’axe de transfert, on est vraiment sûr de trouver du dépôt mais il risque d’être très grossier et donc on aura du mal de le pénétrer avec le carottier. À l’inverse, si on se met vraiment sur les bordures, on va avoir du matériel fin, qu’on peut carotter sans problème mais au risque de rater des données. Donc choisir les sites où il y a un compromis qui va bien a vraiment été la principale difficulté. Pour résumer, les principales difficultés sur cette mission ont été la gestion du temps et contrôler qu’on trouve bien ce qu’on était venu chercher.

Qu’espériez-vous obtenir comme données et les avez-vous obtenues ?

Gueorgui Ratzov : On cherchait à retrouver les dépôts résultats des avalanches sous-marines mentionnées plus haut. Pourquoi souhaitions-nous absolument faire cette campagne dans la foulée de la tempête Alex ? Pour avoir un exemple bien documenté, parce que nous, par la suite, on travaille sur des dépôts qui sont plus anciens. Sur l’ancien, on a toujours une incertitude sur ce qui s’est passé exactement. C’est-à-dire qu’on retrouve ces dépôts mais on peut avoir un doute sur le déclencheur. On émet des hypothèses sur l’intensité des catastrophes mais il y a toujours une part d’erreur. Ici, en ayant une configuration où l’on sait exactement ce qu’il s’est passé à terre, notamment en terme de quantité de précipitations, de débits, en terme de glissements, etc., on a vraiment un étalonnage qui va nous permettre de travailler sur l’ancien de manière plus fiable et donc utiliser ces dépôts en tant que marqueur des anciennes catastrophes. Nous on travaille sur des échelles de temps qui se comptent sur plusieurs milliers d’années voire des dizaines de milliers d’années. Alors ça peut paraître long mais en travaillant sur des échelles longues, on est capable de comprendre quelles peut être l’intensité maximale de ces catastrophes. C’est pour cela qu’on voulait agir vite, pour avoir une bonne préservation des dépôts pour pouvoir calibrer les résultats dans l’ancien.

Que pouvez-vous nous dire sur les premiers résultats obtenus ?

Gueorgui Ratzov : On a des résultats préliminaires très concluants. De manière générale, j’estime que la campagne a été une réussite. Déjà parce qu’elle s’est préparée en un temps record, et puis surtout, dans les sites que l’on a carottés, on retrouve en surface un dépôt encore extrêmement gorgé d’eau, ce qui signifie que c’est encore très récent. Au vu de cela, il y a de grandes chances pour que l’on soit sûr d’avoir retrouvé la tempête Alex. Maintenant il y a du travail en laboratoire qui va être mené au cours des prochains mois pour qualifier tout ça et pour le dater. Mais, sur certains sites on avait déjà des données et on se retrouve avec des dépôts qui n’étaient pas présents, qui se sont faits au cours des dix dernières années. On pense que c’est Alex parce que c’est le plus gros événement qui s’est passé dans ce laps de temps. On a également des dépôts différents des autres, qui témoignent d’une montée en puissance de la coulée, qui n’est pas visible fréquemment, mais qui nous ravissent, d’un point de vue scientifique. On pense vraiment avoir retrouvé Alex, on est vraiment confiant.

Combien de temps va durer le reste des analyses ?

Gueorgui Ratzov  : Là on va se concentrer sur les carottes les plus prometteuses. Pour celles-là, on va pouvoir obtenir des résultats fiables d’ici environ six mois. Maintenant, pour travailler sur l’ensemble du jeu de données, ça peut prendre jusqu’à quelques années. Mais sur les six prochains mois, on va déjà avoir quelque chose de solide sur les carottes les plus prometteuses. En sachant qu’on a récolté 32 carottes réparties sur 26 sites différents. On a des carottes prélevées entre 450 mètres et près de 2500 mètres de profondeur. On a un panel très large à analyser. On a ratissé large pour recueillir un maximum de données. On a largement assez de travail pour les prochaines années.

Le mot de la fin ?

Gueorgui Ratzov : On est très content pour la réactivité dont tout le monde a fait preuve. Aussi parce qu’on a pu également embarquer des étudiants du master en géoscience de l’Université Côte d’Azur. Et j’ai personnellement insisté pour qu’on puisse le faire parce que c’est une opportunité unique pour eux. Bien sûr, tous n’ont pas pu embarquer pour des raisons sanitaires, mais tous ceux qui ont embarqué à bord en gardent un souvenir incroyable, et je pense que cela va créer également des vocations. Et puis cette campagne avait un intérêt scientifique certes, mais quelque part, les résultats qui vont être produits de cette campagne serviront à alimenter des catalogues de catastrophes naturelles qui seront fournis aux autorités compétentes qui pourront s’en servir pour établir des cartes de prévention des risques notamment. C’était vraiment important pour nous.

Visuel de Une DR UCA Géoazur

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