On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas
- Par Jean-Michel Chevalier --
- le 29 mai 2026
Il ne vous aura pas échappé au fil des mois et des confidences que je ne nourris pas une grande admiration pour Donald Trump. Sans en faire une obsession, la force de l’actualité m’oblige à me pencher tous les jours sur son cas après ses déclarations de matamore, ses décisions à peine annoncées que déjà annulées, sa façon de jouer l’avenir du monde avec la roublardise et l’inconséquence d’un joueur de poker.
Croyant oublier Trump « un instant, un instant seulement » (Jacques Brel), j’écoutais l’autre jour à la radio la passionnante interview de l’écrivaine Siri Hustvedt, veuve de Paul Auster. Ce fut un bol d’air de sensibilité et d’intelligence. Jusqu’au moment (inévitable ?) où elle a évoqué l’attitude du président américain, le désignant comme « protofasciste ». Le terme m’intrigua. Je demandais à Mistral, une IA française et éthique, donc suspecte il va sans dire, ce qu’il fallait entendre par-là. La réponse de l’oracle numérique : cela « désigne les idéologies, mouvements culturels ou politiques précurseurs du fascisme, c’est-à-dire qui en annoncent ou en préfigurent les principes sans pour autant en adopter toutes les caractéristiques ».
Jusque-là, ça ne fait pas mal, on se trouve dans la position fâcheuse mais indolore de l’homme en train de chuter du 5e étage.
Mais attendez la suite.
« Il s’agit de courants qui, avant l’émergence du fascisme proprement dit (comme celui de Mussolini ou Hitler), ont posé les bases idéologiques ou organisationnelles de cette doctrine, comme le nationalisme extrême, le rejet de la démocratie libérale, la xénophobie, l’antisémitisme, le culte de la violence ou du chef charismatique. Par extension, le terme peut aussi qualifier une phase ou un mouvement en voie de devenir fasciste, ou encore des individus soutenant des idées proches du fascisme sans en assumer pleinement l’étiquette ».
À l’antisémitisme près, et ce n’est pas un détail de l’histoire, on y est presque.
Pour mémoire, la tentative de coup d’État avec l’attaque du Capitole en 2021 après la défaite électorale devant Joe Biden, suivie par la « grâce complète, totale et inconditionnelle » accordée aux émeutiers. Mais aussi la mise au pas des médias avec des demandes exorbitantes de dommages et intérêts pour les faire disparaître par la ruine. Ou la révocation de juges qui ne sont pas assez à sa botte, la police ICE affranchie des règles de droit pour « capturer » des personnes suspectées d’être des étrangers. On peut encore ajouter le bidouillage de la carte électorale pour nuire aux démocrates, l’affairisme bling-bling de ses proches, la déclaration d’inconstitutionnalité de la loi sur les archives présidentielles (adoptée après le Watergate pour s’assurer que les documents de la Maison-Blanche ne soient pas détruits pour cacher des faits gênants mais plutôt transmis aux Archives nationales).
Jean-Éric Branaa, maître de conférences à Paris-Panthéon-Assas et spécialiste des institutions américaines, considère que « Donald Trump et ses supporters ont perdu pied. Ils sont désormais dans une tentative de prendre le pouvoir et d’avoir un exécutif extrêmement fort qui effacerait à la fois le législatif et le judiciaire ».
Sombre perspective qu’il nuance cependant en constatant que le président américain « n’a et n’aura jamais les pleins pouvoirs » parce qu’il ne dispose pas du pouvoir de changer ni même d’amender la Constitution puisque cela appartient au Congrès où il ne dispose pas de la majorité suffisante pour le faire.
Ah, si seulement il pouvait s’offrir une bonne petite dissolution à la française…