Ferrari Luce : quand Ferrari éteint la lumière sur l’automobile
- Par Audrey Seguin --
- le 15 juin 2026
Il y a des voitures que l’on admire. D’autres que l’on désire.
Et puis il y a celles qui nous amènent à nous demander si quelque chose d’essentiel ne s’est pas perdu en chemin.
La nouvelle Ferrari Luce appartient probablement à cette troisième catégorie. Non pas parce que Ferrari serait incapable d’évoluer. Bien au contraire. Ferrari a toujours su avancer avec son temps sans se trahir. Les modèles hybrides ont démontré que la technologie pouvait entrer à Maranello sans éteindre l’émotion. Le Purosangue a prouvé que Ferrari pouvait investir un nouveau segment tout en restant immédiatement identifiable comme une Ferrari.
C’est précisément pour cela que la Luce est si troublante.
Ferrari n’est pas simplement un constructeur. Ferrari, c’est une histoire, une tradition, une passion, une émotion, un héritage - peut-être même une certaine sensualité. C’est aussi le design italien, l’ingénierie italienne, et cette capacité presque irrationnelle à rendre une voiture reconnaissable avant même qu’elle ne bouge.
Ferrari n’a jamais été une marque où la fonctionnalité passait avant tout. Ferrari n’a jamais été une marque de packaging. Ferrari n’a jamais fait de la « modernité » un objectif esthétique.
Là où, chez Porsche, la forme semble répondre à la fonction, chez Ferrari elle a toujours semblé répondre à l’émotion.
Et pourtant, la Luce semble aborder l’automobile davantage comme un exercice de design produit que comme une Ferrari.
Et peut-être cela ne devrait-il surprendre personne
Car les influences derrière ce projet ne viennent pas principalement de la culture automobile. Elles viennent du design industriel et du design produit.
Marc Newson a construit sa réputation en dessinant des objets devenus des icônes du design industriel contemporain : mobilier, montres, intérieurs d’avions, bagages ou encore produits lifestyle haut de gamme. Son travail a toujours recherché la pureté, la réduction formelle, la fluidité et les surfaces sans rupture. Une approche émotionnelle peut-être - mais dans le langage des objets industriels davantage que dans celui des machines mécaniques.
Il en va de même pour Jony Ive qui, après avoir quitté Apple, a créé le collectif LoveFrom avec Marc Newson - réunissant designers industriels, architectes, ingénieurs et créatifs issus d’un univers bien plus proche de la technologie grand public que de la culture automobile traditionnelle.
Ive est probablement le designer produit le plus influent des trente dernières années. Son travail chez Apple a transformé l’électronique grand public en objets émotionnels et lifestyle. L’iMac, l’iPhone, l’iPad ou encore l’Apple Watch reposaient tous sur la même philosophie : supprimer le bruit visuel, éliminer les frictions, simplifier l’interaction, cacher la complexité derrière des surfaces lisses et créer une forme d’apaisement technologique.
Appliquée à un téléphone, cette philosophie a changé le monde. Appliquée à une Ferrari, en revanche, elle crée un basculement philosophique profond.
Je me souviens ici de quelque chose que Giorgetto Giugiaro m’avait dit lors d’un entretien d’embauche : un designer automobile pourrait toujours devenir designer produit, mais l’inverse n’était pas forcément vrai.
À l’époque, cette phrase m’avait semblé presque provocatrice - et peut-être avait-elle flatté l’ego du jeune designer automobile que j’étais. Avec le recul, je comprends aujourd’hui qu’il ne s’agissait pas simplement de paroles flatteuses, mais des mots d’un homme d’expérience.
Le design produit peut créer de beaux objets. Mais le design automobile porte une autre responsabilité : les proportions, la posture, le mouvement, l’héritage, le désir, et cette capacité à rendre une machine vivante avant même qu’elle ne démarre.
Et c’est précisément là que la Luce semble perdre le fil.
Surfaces vitrées, interfaces polies, commandes minimalistes, pureté numérique, packaging fonctionnel : tout évoque davantage l’univers de l’électronique grand public premium que celui des grandes maisons italiennes qui ont façonné l’histoire du design automobile.
En ce sens, Ferrari est peut-être devenu le premier constructeur à assumer ouvertement ce que les autres tentent encore de dissimuler : avoir construit un téléphone sur roues.
Et la réaction la plus révélatrice est peut-être venue de Luca di Montezemolo lui-même - l’un des derniers grands gardiens de l’identité émotionnelle et culturelle de Ferrari.
Montezemolo, habituellement mesuré lorsqu’il parle publiquement de Ferrari, est apparu visiblement ébranlé par la Luce. Il a évoqué « la destruction d’un mythe » et a même suggéré que Ferrari devrait peut-être « retirer le Cavallino » du véhicule.
Sa remarque disant « au moins les Chinois ne la copieront pas » était probablement sarcastique. Mais elle est aussi plus intéressante qu’elle n’en a l’air.
Car la Luce ne se contente pas de suivre l’industrie chinoise du véhicule électrique dans l’ère de la voiture hyper-technologique. D’une certaine manière, elle va encore plus loin.
De nombreux constructeurs chinois ont d’abord suivi la voie tracée par Tesla en produisant des véhicules saturés de technologie. La Luce semble franchir un seuil supplémentaire : elle n’est plus simplement un véhicule très technologique, mais presque un produit capable de se déplacer.
Prononcés par un autre observateur, ces propos auraient pu sembler réactionnaires ou nostalgiques.
Prononcés par l’homme qui a contribué à reconstruire Ferrari comme icône culturelle mondiale après l’ère Enzo Ferrari, ils ressemblent davantage à un avertissement.
Comme concept car, cela aurait peut-être pu être fascinant. Une étude de style provocatrice. Un objet laboratoire. Une expérimentation volontairement radicale.
Mais comme nouveau produit stratégique dans un nouveau segment, cela devient beaucoup plus problématique.
Car Ferrari est censé protéger quelque chose. Non pas se figer dans la nostalgie, mais préserver l’essence du Commendatore : le drame, l’instinct, la sensualité italienne, le théâtre mécanique, l’excès émotionnel.
Ce qui soulève une question inconfortable : où était le directeur du design de Ferrari dans tout cela ?
Quelqu’un, quelque part, aurait dû se placer entre le brief et la marque. Quelqu’un aurait dû se demander si la recherche de modernité n’était pas en train d’être confondue avec une forme de renoncement.
« Luce » signifie lumière en italien.
Ce nom était sans doute censé éclairer l’avenir de Ferrari.
Et pourtant, en regardant ce véhicule, une étrange sensation apparaît.
Comme si la Luce n’était pas en train d’allumer une nouvelle ère.
Mais plutôt d’éteindre doucement la lumière sur l’automobile telle que nous l’avions connue.

