Fazel Sapand : De la (…)

Fazel Sapand : De la poésie contre la barbarie

« Je chante le répertoire des femmes de mon pays. En Afghanistan, les talibans leur interdisent de partager leur voix. Mais nous, les musiciens, nous avons la possibilité, ici, de redonner une voix aux femmes afghanes qui ne peuvent plus l’utiliser. »

Ce soir-là, de la salle d’exposition des Moulins de Tourrettes, jaillit la voix troublante de Fazel Sapand, chanteur, musicien et compositeur afghan. Elle fait
résonner l’enfer dans lequel son pays a sombré depuis bientôt cinq ans et le retour des talibans au pouvoir, de ces lois qui privent les femmes d’étudier au-delà de l’école primaire, de sortir seules dans la rue, d’avoir des fenêtres dans leur cuisine... Les talibans s’en prennent à la culture en persécutant les musiciens, contraints à l’exil. Les instruments de musique sont jetés au feu comme les livres lors desautodafés de l’Allemagne nazie.


Fazel Sapand est un rescapé, il a échappé à l’attentat de l’aéroport de Kaboul en 2021 mais n’a eu d’autre choix que de quitter son pays, de vivre loin des siens, loin de sa jeune sœur, trouvant refuge à Lisbonne.

De gauche à droite : Sylvain Roy, Sophie Ghigo, Fazel Sapand. ©ME

Petits serpents venimeux

Fazel Sapand ©ME

Fazel porte à bout de bras l’histoire et la culture de son pays mais sa volonté pugnace de transmettre ce patrimoine a été entendue, notamment ici, entre Vence et Tourrettes.
Invité par un ami, Sylvain Roy, professeur de musique au collège La Sine, Fazel se retrouve devant des adolescents de 3e : une rencontre improbable qui amorce une histoire qui l’est tout autant. « Malgré la barrière de la langue, j’ai eu l’impression d’être face à des personnes qui me comprenaient et qui avaient vécu des années en Afghanistan.  » Fazel leur raconte la barbarie humaine, son exil forcé, sa sœur restée à Herat. Il chante la beauté de sa culture. La professeure de français des collégiens, touchée par ces échanges, réfléchit à garder une trace de cet instant de vie unique. « On a voulu faire sortir de la beauté de tout ça ! Mettre des mots sur les émotions suscitées. Des écrits ont découlé des formes poétiques afghanes que sont les Landay ou do bayti, des vers composés par des femmes le plus souvent : des vers piquant, frappant et dardant comme de petits serpents venimeux  », explique Sophie Ghigo.

Sauver la culture afghane

©ME

Les collégiens ont su prendre la mesure de cet immense privilège « d’échanger avec un témoin de ce qui se passe là-bas, quelqu’un qui a vécu ce qui est difficilement imaginable pour des jeunes comme nous, libres et égaux  », racontent Lily Rose, Dahlia et Mila, croisées à l’exposition. Oui, car le travail d’écriture des adolescents a eu un retentissement imprévu auprès d’artistes renommés. Sollicité pour illustrer leurs poésies, le peintre tchèque Franta, qui a fui le totalitarisme de son pays d’origine, s’est immédiatement mis au travail : « c’est aussi mon histoire, ça résonne en moi ! ». L’Iranienne Oriane Zerah, qui photographie les hommes fleurs en Afghanistan, a donné une de ses photos. Jean-Charles Blais, Danièle Noël, Moïse Sadoun : tous ont fait don d’une de leurs œuvres pour accompagner les poèmes des collégiens, à lire jusqu’à la fin du mois de mai aux Moulins de Tourrettes-sur-Loup avant leur départ pour Caen, Paris puis Anvers.

« N’oublie pas qu’un jour
tu t’ouvriras à la liberté.
Garde espoir, car ce jour-là,
notre terre Deviendra verte et
fleurie, à nouveau
Et tes ailes toucheront,
à nouveau, le cœur du vent
. »
Fazel Sapand

La vente des œuvres d’art servira à aider Fazel Sapand à poursuivre ses études en musicologie afin qu’il puisse continuer à transmettre la culture afghane, qu’elle perdure au-delà de la barbarie, pour porter la voix des femmes, de sa sœur, à qui il adresse un message d’espoir dans le poème le vol du Rossignol, publié lui aussi, dans Petits serpents venimeux.
©ME
Les poèmes des enfants ont été écrits et ils ont même été édités :

« On m’a volé mes rêves
avant mes seize ans
Dans ma chambre close,
je parle aux murs en pleurant.
 »
Ritej

«  Tu me caches, me méprises
je ne peux même plus parler
Pourtant c’est moi qui t’ai élevé.
 »
Léontine

« Ils prêchent la foi,
mais sèment la peur
Leurs cœurs sont vides,
éteints sans lueur. 
 »
Nour

« La musique était
une forme de liberté,
maintenant c’est la raison
pour laquelle
il doit s’échapper. 
 »
Alexa

Extraits du recueil de poèmes des élèves de 3ème 6 et 7 du collège La Sine

Lily Rose, Dahlia et Mila ©ME

Photo de une : Fazel Sapand et le groupe Honarestan ©ME