Jazz : Miles et Trane,

Jazz : Miles et Trane, géants centenaires

Il y a cent ans naissaient deux géants du jazz qui allaient révolutionner cette musique. Deux Monuments, avec une majuscule, qui sont évidemment ‘passés’ par Juan-les-Pins et Nice, marquant d’une empreinte indélébile ces festivals ayant, eux aussi, contribué à leur légende.

La musique de Miles Davis et de John Coltrane – les spécialistes se disputent pour savoir lequel a apporté le plus à la note bleue – reste une référence absolue et des repères pour les amateurs comme pour les musiciens tant leur créativité paraît inépuisable et toujours renouvelée.
Commençons par Miles (sur la planète jazz, pas besoin d’ajouter Davis). Il sera à l’honneur à la Pinède à Juan. Le « prince des ténèbres », allusion à sa personnalité complexe, a fréquenté ce lieu mythique au début des années 60 alors qu’il commençait à sortir du cool jazz dont l’apogée se situe avec Kind of Blue (1959). Il était à l’époque entouré de George Coleman (sax ténor), du jeune Herbie Hancock (piano), de Ron Carter (contrebasse) et de Tony Williams à la batterie. Il se lança alors dans des morceaux plus progressistes et moins ‘léchés’. Davis n’était pas encore devenu la star planétaire (et capricieuse) que l’on admire aujourd’hui. Ne parlant pas français, il aimait se faire guider dans la station balnéaire par son ami ‘local’ Michel Delorme, dévoué poisson-pilote qui a gardé jusqu’à son dernier souffle un souvenir brûlant de son amitié avec le trompettiste.
La Grande Parade de Nice reçut la dernière évolution de Miles Davis, au mitan des années 80 et en 1991, année de son décès, après une traversée du désert due à une consommation de produits hallucinatoires. Ce furent ses dernières galettes vinyles : « You’re Under Arrest », « Amandla » et « Tutu », ce dernier opus étant en grande partie inspiré par un gamin, bassiste et compositeur, Marcus Miller, qui rendra hommage au patron cette année le 17 juillet à Juan. Le lendemain, Thomas Dutronc, Erik Truffaz et le saxophoniste Antonio Lizana donneront à la Pinède leur interprétation de « Sketches of Spain » (1960).
Le séisme Coltrane
John Coltrane, « Trane » pour les intimes, est l’autre centenaire de l’année. Sa venue à Juan en 1965 provoqua un séisme, une émeute dans le public. Au point que le préfet dépêcha des CRS pour assurer la sécurité du concert du lendemain ! Pourquoi cette passion ? Parce que Trane joua ses dernières compositions rassemblées sous la pochette de « A Love Supreme », composé en cinq jours, enfermé dans une chambre à New York, et enregistré en une seule soirée. Les spectateurs ne connaissaient pas ce disque, qui n’avait pas encore franchi l’Atlantique. La moitié du public, surprise et décontenancée par tant d’audace, huait le groupe (McCoy Tyner, piano ; Jimmy Garrison, contrebasse ; Elvin Jones à la batterie) quand l’autre moitié, séduite autant que bouleversée, huait... ceux qui huaient. Et, comme pourrait le dire le Marius de Pagnol, un autre tiers de fans restait debout devant la scène quand un dernier tiers leur criait de se rasseoir pour pouvoir voir. Pour le second concert de ce 6e Jazz à Juan, Coltrane est revenu à davantage de ‘classicisme’ (si l’on peut dire), à la demande des organisateurs afin de ne pas (trop) reprendre les spectateurs à rebrousse-poil.
De tout cela, il reste le « contenu torrentiel d’un album hautement spirituel », un 33-tours considéré comme « le chef-d’œuvre d’un musicien de feu » offrant une « méditation métaphysique » (Thierry Jousse, des Inrocks). Coltrane fut le sax de Miles jusqu’en 1957. Ce dernier le vira de son quintet car, addict à l’héroïne, Trane était devenu ingérable. En 2007, un hommage lui fut rendu à Juan par le saxophoniste Rick Floyd qui retranscrivit pour l’occasion toute la partition d’une grande complexité du concert de 1965 et, au cours de la même soirée, par le quintet de Roy Hargrove, compositeur et trompettiste prodige ayant traversé le ciel du jazz à la vitesse d’une comète en y laissant à jamais sa trajectoire lumineuse.

Photo de Une : Miles Davis (détail) ©Pierre Lapijover. Courtoisie Jazz à Juan.