JoHa : D'huile et de (…)

JoHa : D’huile et de chair

JoHa, c’est l’atelier-galerie de l’artiste peintre Johanna Delalay, un lieu où l’odeur de la peinture à l’huile et le fusain qui crisse sur la feuille ramènent à une réalité faite de chair et de mouvement.

Un lundi soir au cœur de l’hiver. De la musique s’échappe d’une enceinte, sur la feuille de canson s’esquissent le galbe d’une hanche, la ligne d’un sein…


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Devant leur chevalet, ils croquent le corps du modèle dans l’intimité de l’atelier du 10 rue Delille. Chez JoHa, le temps suspend son vol. À la fureur de la ville, du monde, de la réalité réelle et virtuelle, la porte reste close. Pour les initiés, l’artiste Otom donne le tempo en quelques formules lapidaires. «  Ce soir, on fait 30 secondes, 1 minute, 5 minutes, 10 minutes. On commence par des dessins rapides. » Il s’adresse au modèle : « Première position : dynamique, élancée. » Ce soir-là, la jeune femme prendra une vingtaine de poses différentes pour varier les points de vue afin que les élèves puissent explorer une large palette. Otom est souvent pris dans le tourbillon des commandes de son travail d’artiste et ce moment de pause est précieux : « C’est important de venir dessiner pour le plaisir. La passion du dessin s’entretient. Travailler notre œil, intégrer les proportions, prendre le temps d’observer la lumière qui se reflète sur la peau, capter le mouvement, les dynamiques, les muscles, pour crayonner, apprendre à délier sa main… Il n’y a rien de mieux que le vivant pour toujours s’améliorer. Des corps différents d’hommes, de femmes jeunes ou moins jeunes. »

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Yaël, une Franco-Américaine fréquente régulièrement ce qu’elle appelle des « drop-in » à Seattle. «  Je viens à Nice passer l’hiver alors je ne peux pas m’inscrire à des cours réguliers mais ici je peux venir à la carte. C’est agréable, sans jugement, avec des artistes tranquilles, en toute liberté. » Ce soir-là, Johanna circule discrètement entre les chevalets pour distiller quelques conseils : «  On apprend beaucoup avec les poses rapides, à dessiner de manière instinctive presque sans regarder sa feuille, on apprend à vite lire les directions et les orientations des membres. »

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L’odeur de l’huile

Johanna devant une de ses oeuvres ©JD

Car c’est elle, Johanna Delalay qui a donné vie à ce lieu il y a presque trois ans. Au début, elle y vivait presque, car oui, il lui est arrivé de passer des nuits blanches devant son chevalet, enivrée par l’odeur de la térébenthine, effaçant, retouchant. « On peut faire ça avec la peinture à l’huile, refaire, effacer, ça laisse des couches qui donnent à la toile une couleur et un aspect particuliers, autant d’étapes nécessaires à la création pour moi. J’ai déjà effacé des visages qui me dérangeaient. » Et naissent ainsi des visages sans figure ; sa signature. Aux Beaux-Arts, elle a commencé à peindre ses visages effacés ou douloureux. Ils lui disaient «  qu’il y avait un truc qui n’allait pas. En effet je n’arrivais pas à mettre des mots sur ce que je ressentais. J’effaçais un œil pour pas voir la réalité et inconsciemment ça ressortait comme ça  ».

Ses maîtres

Celui que Johanna cite en premier c’est Lucian Freud, peintre de la chair et du nu, célèbre pour ses visages froissés et pour ce portrait d’Elisabeth II sans complaisance. Lucian était le petit-fils de Sigmund que Johanna a beaucoup lu et relu. Il y a également la Néerlandaise Marlène Dumas qui peint la peur, l’extase, la souffrance ou le désir des visages. Voilà de quoi se nourrit Johanna et ce qu’on peut voir s’exprimer dans la galerie qui jouxte l’atelier de l’artiste, un univers loin des codes classiques ouvert aux échanges et aux rencontres des vivants.

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Photo de une ©ME