Edito hebdo - Rattrapé

Edito hebdo - Rattrapé par la patrouille !

Magnifique : on n’arrête plus le progrès, qui atteint jusque et y compris les coins les plus reculés de notre beau pays. Je m’explique : pour des vacances au calme sinon à la fraîcheur, j’ai choisi de séjourner dans mon patelin d’origine, 700 habitants, soit presque deux fois moins qu’il y a trente ans. Il est situé en plein milieu de la fameuse diagonale du vide dans cette « France profonde  » chère à Valéry Giscard d’Estaing. J’y ai retrouvé mes amis d’enfance, pour certains atteints par l’âge de la retraite, mais pas mon émission favorite « Au cœur du jazz », diffusée à l’heure apéritive et vespérale. J’ai eu beau tourner le bouton, tapoter sur la carrosserie de mon tuner, rien, pas le plus petit gazouillis sur la fréquence idoine. Je suis bien « tombé » sur Inter, sur Culture, sur les « Grandes Gueules », sur la radio Ici locale, sur quantité de stations (très, trop) commerciales, mais pas sur France Musique.
Cette disparition soudaine n’a pourtant rien de mystérieux : mon petit village diagonaliste qui se vide de ses habitants est déjà passé en DAB+. C’est-à-dire en radio numérique. Ce saut technologique doit, en principe, apporter un meilleur confort d’écoute, comme jadis lorsque l’on fait riper les Grandes Ondes (GO) sur la modulation de fréquence (FM), avec un gain qualitatif immédiatement perceptible.
Sauf qu’en ce mois de juillet caniculaire, l’arrivée du DAB+ a fait complètement disparaître des stations FM. Pour continuer à écouter « Au cœur du jazz », je dois maintenant faire un partage Bluetooth entre mon smartphone et une enceinte connectée (vous suivez toujours ?). Cette dernière restitue le son compacté et médiocre des musiques diffusées en streaming, très loin de la qualité analogique d’une bonne vieille chaîne hi-fi.
Pour résumer, mon patelin a perdu en trente ans sa gare, son service des impôts, celui de l’eau, son bureau EDF, une pharmacie, un médecin, quantité de commerçants et d’artisans. Le bureau de poste n’ouvre plus que trois demi-journées par semaine (mais encore moins pendant les vacances, sans doute en attendant sa fermeture définitive). Mais il a été choisi pour être l’un des premiers à être « branché » en DAB+ ! Cette idée de génie fera que quelqu’un quelque part recevra une belle médaille, pensez donc. On en a décoré pour moins que cela.
Pour les habitants, il va sans dire qu’être entré dans le futur sans en avoir même conscience est un motif de fierté. J’imagine que l’on ne parle que de cela dans les chaumières, même si l’âge moyen plutôt élevé de la population laisse imaginer que peu sont au courant de cette évolution, et encore moins équipés d’un récepteur numérique. En attendant que cet appareil devienne indispensable pour écouter un jour prochain « France Agri-Culture », d’ici là, qui sait, mon petit paradis dépeuplé sera peut-être choisi pour être le premier à être équipé en 6G ou en taxis volants.
Alors qu’il se contenterait, plus modestement, d’une banale réalité augmentée... de bon sens pour apporter de vraies réponses aux problèmes bien réels de la vie à la campagne où habitent quand même 20 % des Français.